LORRAINE, TERRE D'ART ET D'HISTOIRE
LORRAINE, TERRE D'ART ET D'HISTOIRE
3/11  
LES THÉÂTRES EN LORRAINE
DE LA RENAISSANCE À LA RÉVOLUTION

PROJET DE THÈSE

DÉFINITION DU CHAMP DE RECHERCHE

"Architecture périssable, vouée entre toutes, par ses matériaux, ses parures de lumière et le jeu de ses mécanismes cachés, à la destruction par le feu, plus qu'aucune autre soumise aux caprices de la mode impatiente de renouvellement, à la fantaisie d'un art d'évasion ennemi de toute fixité, l'édifice d'une vie artistique collective à double visage, a laissé peu de vestiges monumentaux. Ceci explique peut-être le silence dont reste entourée l'une des branches de l'architecture publique les plus dignes de retenir l'attention des historiens de l'art." C'est en ces termes que l'historienne Hélène Leclerc définissait en 1946 l'architecture théâtrale et appelait de ses voeux de nouvelles études dans ce domaine.

Un demi-siècle plus tard, force est de constater que ce terrain de recherche, loin d'être totalement défriché, reste encore à découvrir. Si les théâtres les plus fameux ont aujourd'hui fait l'objet d'études plus ou moins approfondies de nombreuses salles de théâtre restent encore à étudier. En effet, l'attention des historiens s'est focalisée sur les salles des théâtres de cour et des théâtres publics les plus prestigieux, ignorant les salles secondaires qui pourtant ont participé à l'évolution générale de l'architecture théâtrale.

Le dix-huitième siècle est une époque particulièrement faste pour l'histoire du théâtre en France. Du point de vue architectural, les villes se dotèrent des premiers édifices théâtraux dégagés, souvent intégrés à des programmes d'urbanisme plus vaste. Ces expériences architecturales suscitèrent en France, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, de nombreux traités théoriques. Ceux-ci proposèrent les premiers modèles rationnels de théâtres, dont l'opéra Garnier constituera un siècle plus tard le type achevé. D'un point de vue social, la vie théâtrale connut à cette époque un dynamisme sans précédent, touchant toutes les classes de la société. Alors que le théâtre était essentiellement religieux au Moyen Âge, il se diversifia en devenant profane au cours du XVIème siècle. De nouveaux genres théâtraux apparurent s'adressant à des publics de plus en plus spécifiques.

L'évolution matérielle des théâtres reflétant précisément cette tendance à la diversification des genres, le théâtre au XVIIIème siècle présentait des visages multiples, hérités du passé ou annonçant déjà le siècle suivant. Le théâtre de foire, itinérant, héritier matériel du théâtre médiéval sur tréteaux, resta la forme théâtrale la plus répandue dans nos provinces jusqu'à la révolution. Il fut peu à peu remplacé par les théâtres publics, qui apparurent en France à la fin du XVIIème siècle.Ces salles, souvent aménagées dans des jeux de paume ou des entrepôts, annoncent les futurs édifices édilitaires dont s'enorgueillir les principales villes de France. Le théâtre scolaire des collèges de Jésuites, héritier spirituel du théâtre religieux médiéval, et dont l'action avait été si brillante pour l'éducation du public au XVIIème siècle, perdit lentement de son éclat au "siècle des Lumières". Les établissements jésuites participèrent toutefois à la vie théâtrale jusqu'à la dissolution de l'ordre. Le théâtre de tournoi, couvert ou à ciel ouvert, fort prisé par les cours européennes au début du XVIIème siècle, laissa bientôt place aux théâtres de cour. Ceux-ci apparurent au XVIème siècle dans les palais italiens qui se dotèrent dès cette époque de salles spécifiques, prototypes de nos salles modernes. S'inscrivant alors dans le grand courant de pensée de la Renaissance, les architectes, tels Palladio ou Scamozzi, s'inspirèrent directement de l'antiquité. Ce type de salle, dit "à l'italienne", ne franchit les Alpes qu'au milieu du XVIIème siècle. Aussi, la plupart des salles aménagées en France dans les châteaux de nos souverains, dès la fin du XVIème siècle, conservèrent leur plan rectangulaire jusqu'au début du XVIIème siècle. Au cours du XVIIIème siècle, toutes les cours européennes, petites ou grandes, se dotèrent de théâtres de cour "à l'italienne", dont beaucoup servirent après transformation jusqu'au XIXème siècle. Le théâtre de société, mis au goût du jour par le duc d'Orléans, connut un succès immédiat. Financiers, magistrats et courtisanes se firent un devoir d'aménager des théâtres dans leurs demeures, et d'y jouer la comédie. Cette mode des théâtres privés survécut à la Révolution pour ne disparaître qu'au XIXème siècle. Les théâtres de marionnettes furent aussi très en vogue au XVIIIème siècle, touchant un public très large en France. Cette forme théâtrale qui n'a pas aujourd'hui totalement disparu, avait ses propres salles. Les salles de théâtre de marionnettes furent parfois utilisées par des troupes d'enfants. Le théâtre d'enfants, apparu vers 1760, ne disparut qu'au milieu du XIXème siècle.

Cette présentation d'ensemble montre les multiples facettes du théâtre au XVIIIème siècle. Ce panorama rapide prouve s'il en était besoin, l'importance de cette époque pour l'histoire du théâtre. Le "siècle des Lumières" donna en effet un souffle nouveau à l'art dramatique et permit en outre, dans le domaine théâtral, de théoriser ce que de longues années d'expérience architecturales avaient éprouvé, offrant ainsi des modèles de salles réellement adaptées à leur fonction. C'est cette époque charnière que nous nous proposons d'étudier en Lorraine.

 

 

LIMITES DU SUJET

Le choix de cette période dans le cadre d'une étude sur les théâtres en Lorraine est-il pertinent? C'est la question que nous pouvons nous poser lorsque nous dressons l'inventaire des théâtres lorrains. La plupart de ces salles furent construites au XIXème siècle, ou encore au XXème siècle.Ces théâtres dignes d'intérêt, formant un ensemble assez homogène, pourraient faire l'objet d'une étude d'ensemble. Cette étude serait d'autant plus aisée à entreprendre qu'une documentation abondante existe et que la plupart de ces édifices subsistent aujourd'hui. Cependant, ces théâtres contemporains, fruit d'une longue évolution, n'offrent plus la variété des salles d'Ancien Régime, époque encore expérimentale pour l'architecture théâtrale. De plus, notre démarche archéologique se propose précisément de faire renaître des salles aujourd'hui disparues, détruite par le feu, ou la versatilité des hommes. Notre étude des théâtres en Lorraine, incluant implicitement les salles antérieures, couvre donc une période allant de la Renaissance à la Révolution.

Ces jalons chronologiques posés, nous pouvons nous interroger sur le bien fondé d'une étude s'inscrivant dans le strict cadre de la région Lorraine. Cette approche régionale peut sembler anachronique à une époque où la Lorraine ne formait pas une entité tangible. Marquée par son histoire, la région se composait, d'une part des Trois-Evéchés, d'autre part des duchés de Bar et de Lorraine. La diversité des institutions, qui résultait de ce morcellement, influença incontestablement l'histoire du théâtre en Lorraine, où s'érigèrent à la fois des théâtres de cour et des théâtres publics. Le cadre régional dans ses limites actuelles, permettant des comparaisons entre des théâtres de type différent, est donc approprié à une étude sur le milieu théâtral sous l'Ancien Régime.

 

 

PERSPECTIVES

L'ambition de cette étude sur le théâtre en Lorraine sous l'Ancien Régime est double. D'une part, nous espérons apporter des éléments neufs à l'histoire du théâtre. Il nous faut pour cela non seulement éclairer d'un jour nouveau les théâtres déjà étudiés, mais encore sortir de l'ombre des salles oubliées ou méconnues. Cet éclairage nous permettra de porter un regard critique sur l'évolution du théâtre en Lorraine et d'établir des parallèles avec d'autres provinces françaises ou étrangères. D'autre part, nous souhaitons étudier les architectes artistes ou simples artisans qui créèrent ces temples éphémères. Cette étude nous permettra de mesurer l'influence du théâtre sur le milieu artistique lorrain. En outre, elle pourra mettre en évidence la contribution des artistes lorrains à la création théâtrale. Le sujet étant défini, il nous faut, avant de faire le point sur l'état des travaux dans ce domaine, présenter nos propres méthodes de recherche.

 

NOTES

1LECLERC (Hélène) : Les origines italiennes de l'architecture théâtrale moderne, l'évolution des formes en Italie de la Renaissance à la fin du XVIIème siècle. Paris, Droz. 1946. 2L'édifice, construit de 1862 à 1875 sur les plans du jeune prix de Rome Charles Garnier, était révolutionnaire par certains aspects, mais conservait une machinerie traditionnelle à l'italienne. 3Les premiers théâtres publics, financés par des particuliers, furent créés en Italie. A Venise, le théâtre San Cassiano Nuovo ouvrit en 1637, suivi peu après par le théâtre S.S. Giovanni e Paolo (1639-1655). A Rome, le théâtre de la Tor di Nona ouvrit en 1660. En France, les comédiens italiens occupèrent le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne ( 1647) dès 1680, et ceux de la Comédie Française ouvrirent l'Hôtel des Comédiens Français en 1689. 4L'art dramatique constituait toujours le meilleur moyen de mettre en pratique les cours de rhétorique prévus par le "ratio studiorum" des collèges. 5L'une de ces fêtes, organisée en 1627 dans la "salle neuve" du palais ducal de Nancy, en l'honneur de la duchesse de Chevreuse, fut immortalisée par Jacques Callot. (Recueil d'estampes du musée historique lorrain) 6Théâtre de "l' Academia Olimpica" de Vicence, exécuté de 1580 à 1585. 7Théâtre de Vespasien Gonsague, exécuté en 1588-1589. 8Une salle "à l'italienne" fut aménagée dans l'Hôtel de Bourgogne dès 1647. 9La "salle des machines" des tuileries, construite entre 1660 et 1662 par Gaspare Vigarini et ses fils, en est la plus belle illustration. 10La correspondance de Mme de Graffigny nous donne une idée plaisante du théâtre aménagé par "la divine Émilie" au château de Cirey. 11La salle du Palais Royal, construite pour des marionnettes par Victor Louis, abrita ainsi les petits comédiens du comte de Beaujolais de 1784 à 1788. 12Les théâtres de Toul, Neufchâteau, Verdun, ou Longwy furent construits au cours du XIXème siècle. Les théâtres de Nancy (1919) et de Lunéville ( 1910) remplacèrent des salles du XVIIIème détruites par le feu. 13RABREAU (Daniel) : Le théâtre et l'embellissement des villes de France au XVIIIème siècle. Thèse, Université de Paris IV. 1978. 14GENOUD-PRACHEX (Christine) : Les théâtres et la vie théâtrale à Nancy sous le règne de Stanislas (1737-1766). M.M. Lettres, Nancy. 1986. 15PILLARD (Martine) : Recherche sur la vie théâtrale à Nancy et à Metz avant la fin de l'Ancien Régime. M.M. Lettres, Nancy. 1981. 16Institut d'histoire de l'art et d'archéologie; Institut d'études lorraines; Institut de lettres modernes et classiques. 17HAINAUX (René), DOYEN (Paul) : Le lieu théâtral : construction et équipement, le décor, le costume. Guide bibliographique. Liège. 1976. (1300 titres répertoriés) 18VEINSTEIN (André), GOLDING (Alfred) : Bibliothèques et musées des arts du spectacle dans le monde. Paris, C.N.R.S. 1984. 19FAVIER (Justin) : Catalogue des livres et documents imprimés du fonds lorrain de la bibliothèque municipale de Nancy. Nancy , Crépin-Leblond. 1898. 20La polysémie du mot théâtre nous oblige à multiplier les mots-clefs (Opéra, Comédie, Salle de spectacle,...). 21RONSIN (Albert) : Les périodiques lorrains antérieurs à 1800. Nancy, Berger-Levrault. 1964. 22Plus d'un tiers du fonds des manuscrits de la bibliothèque de Metz disparut en 1944. 23FAVIER (Justin) : Catalogue des manuscrits de la bibliothèque publique de Nancy. Paris, Plon. 1886. 24Ce fonds fut créé en 1885. Il contient les esquisses, plans et notes de l'avocat et architecte Augustin Piroux (1749-1805). La bibliothèque de Lunéville possède aussi des papiers d'Augustin Piroux que nous n'avons pas encore consulté. 25COLLIN (Hubert) : Guide des archives de Meurthe-et-Moselle. Nancy. 1984 26LEPage (Henri). Les archives de Nancy, ou documents inédits relatifs à l'histoire de cette ville. Nancy, Wiener. 1865. 27État sommaire manuscrit des archives communales de Lunéville, consulté aux Archives départementales de Nancy. Nous achèverons cette recherche sur place. 28LEPage (Henri) : Inventaire sommaire des archives communales de la ville de Toul, antérieures à 1790. 1858. LE MOINE ( J.F.) : Inventaire analytique manuscrit des archives communales de Toul, 1219-1780. 1780. 29AUBRY et CHEVALIER : Inventaire numérique de la ville de Pont-à-Mousson, 1783-1945. 1979. 30Nous avons consulté notamment le Catalogue manuscrit des cartes et plans antérieurs à 1895, de Lepage, Kubler et Duvernoy (1918). 31COLNAT ( Jean) : Guide des archives de la Moselle. Metz, Le lorrain. 1971. 32TRIBOUT de MOREMBERT ( Henri) : Répertoire détaillé des archives antérieures à 1790 (AA à II). (Fichier manuscrit). 33ARBOIS de JUBAINVILLE ( -) : Répertoire numérique dactylographié des archives antérieures à 1790 (AA à II). 1932. 34Série Fi : Cartes, plans et documents figurés. Série J : Documents entrés par voie extraordinaire. Série T : Affaires culturelles... (Théâtre de l'an IX à 1870). 35LEMEE (Bernard) : Guide des archives de la Meuse. Bar-le-Duc. 1977. DUMONT ( Jean-Marie) : Guide des archives des Vosges. Épinal. 1970. 36VIGO ( G.) et ROGIE (E.) : Ville de Bar-le-Duc, inventaire sommaire des archives communales antérieures à 1790. Bar-le-Duc. 1949. 37LABANDE (H.) et VERNIER (J.) : Inventaire sommaire des archives communales antérieures à 1790. Verdun. 1891. 38Deux guides nous seront utiles : RAMBAUT (Mireille) : Sources de l'histoire de l'art aux Archives nationales. Paris. 1955. CURZON ( Henri de) : État sommaire des pièces et documents concernant le théâtre et la musique conservés aux Archives nationales. Paris. 1899. 39Les ouvrages non consultés sont indiqués dans la bibliographie par l'abréviation (n.c.). 40Commencé en 1738 sur les plans de l'architecte Jacques Oger, le théâtre public de l'île du Saulcy fut inauguré en 1752. C'est actuellement le dernier théâtre du XVIIIème siècle en activité en Lorraine. 41Cette salle, située à côté de l'Hôtel de Gargan en Nexirue, fut ménagée dans une salle de jeu de paume construite en 1578. Utilisée à partir de 1703 comme théâtre occasionnel, cette salle fut définitivement transformée en théâtre en 1712, puis en Opéra en 1729. 42Au XVIIIème siècle, cinq salles de théâtre se succédèrent à Nancy. L'opéra de Léopold, théâtre de cour fastueux, fut construit de 1707 à 1709, sur les plans de Francesco Bibiena. Ensuite, quatre théâtres publics se succédèrent de 1732 à 1755. Une salle de Comédie fut aménagée provisoirement en 1732 dans un magasin municipal, proche de la Visitation. La même année, la ville construisit une salle de Comédie sur l'Esplanade, au-dessus d'un marché aux poissons. Elle aménagea ensuite, en 1749, une autre salle dans l'ancien Opéra de Bibiena, converti entre-temps en entrepôt. Enfin, le duc Stanislas dota un pavillon de la Place Royale d'un théâtre public, construit selon les plans d'André Joly et inauguré en 1755. 43Ce dessin, fait " d'après un calque du musée Lorrain ", sera publié plusieurs fois par la suite, notamment en 1908 par le même auteur. Il demanderait à être authentifié et le cas échéant identifié, pour servir à l'histoire du théâtre. 44Ce théâtre, construit sur les plans de l'architecte Clairet, remploya une partie de la décoration intérieure de l'opéra de Léopold. 45La nouvelle salle fut construite en 1909-1910, selon les plans de Lucien Weissenburger. 46L'identification problématique, de projets de décoration et de certains documents conservés à Nancy ou à Metz, est symptomatique de cette lacune. 47Boffrand projeta en effet, dans les plans du " Nouveau Louvre " de Nancy, une salle de comédie, " adossée à la salle d'opéra ".(Livre d'architecture, Paris, 1745. p 48, pl. VII et pl.VIII). 48KEYSSLER : Voyages. Hanovre. 1761. (Lettre 99). 49HAINAUX (René) et DOYEN (Paul) : Le lieu théâtral, construction et équipement, le décor, le costume . Guide bibliographique. Liège. 1976.

 

  3/11   

  Art Nouveau
  Cathédrale
  Abbaye
  Théâtres
 

Jacques Callot, " Primo intermedio...", estampe, 1616.
 
  ACCUEIL | PLAN | RECHERCHE | DOSSIER | CONTACT |